La boxe est un sport janséniste — Roland Barthes

Culture Boxe

Ali

Depuis 2001, la Palestra Populare Antifa de Turin est une pionnière en la matière. Reconnue et copiée dans toute l’Europe antifasciste. Le principe ? Une salle de boxe autogérée en marge du système et des subventions. Où l’on apprend à boxer et à penser en rouge et noir.

Corso Regina Margherita 47. Un vieil immeuble en ruine avec un drapeau rouge accroché au balcon. Les murs sont couverts de tags. Illisibles. Sur la porte une plaque toute simple, Antifa Boxe, avec les horaires et les jours d’entraînement.

Au quatrième étage, la salle est bien plus soignée que le reste de l’immeuble ne le laisse présager. Un poster gigantesque d’Ali veille sur les boxeurs. La déco est complétée par une pluie d’affichettes militantes. Une rangée de sacs de frappe. Deux miroirs. Un coffre de gants rempli à rabord. Quelques poids. Des cordes à sauter qui pendent. Et des tapis de sol pour les abdos.

plaque

Ruben, la trentaine un peu grassouillette, dirige l’entraînement et annonce la couleur : « La salle est autofinancée. Les boxeurs ne sont pas assurés. Moi-même, je ne suis pas prof, mais je transmets ce qu’on m’a appris. Tous les mois, ceux qui peuvent contribuent à hauteur de dix euros pour les frais courants. Et l’on attend de chacun qu’il donne un coup de main dans la mesure de ses moyens : nettoyage, cuisine, présence lors des évènements ». Autant dire que l’agenda des militants est chargé. La salle est hébergée par le centre social Askatasuna qui, depuis plus de vingt ans, a investi cet immeuble désaffecté du quartier populaire de Vanchiglia à quelques encablures de la très chic via Po. L’Askatasuna se présente comme une force sociale indépendante, une sorte de poil à gratter pour les pouvoirs locaux qui se succèdent au poste de commande de la ville historique des usines Fiat.

Tour à tour, le centre social a lancé une petite bibliothèque populaire, des cours d’italien pour les mères d’origine maghrébine, des cours d’anglais pour les personnes âgées, la salle de boxe et même un orchestre populaire symphonique pour rapprocher les enfants des milieux les plus modestes de la musique classique. Ses militants n’hésitent pas à battre le pavé à la moindre occasion. En juin dernier pour combattre la gentrification du quartier de Vanchiglia et l’interdiction de boire dans la rue. Quelques semaines auparavant, pour manifester en faveur de l’égalité homme-femme puis contre les violences policières. Cet été, dans la vallée de Suse, pour protester contre le projet de construction d’une nouvelle ligne de train à grande vitesse entre Lyon et Turin.

« Le centre sert également de toit pour certains militants. Ils ne payent pas de loyer et peuvent donc consacrer davantage de temps à la cause », confie la frêle Valentina entre deux coups de poings. A la salle de boxe, en effet, tous les profils sont les bienvenus, sans discrimination de taille, de sexe, de préférence sexuelle ou de condition physique. « A condition de respecter nos valeurs fondamentales : anti racisme, anti homophobie, anti sexisme, anti capitalisme et surtout anti fascisme », précise Ruben.

Le niveau a beau être hétérogène, certains affichent des mouvements et des trognes de vieux soutiers des rings. Francesco, par exemple. Derrière sa fine moustache et ses cheveux en bataille, il cache une dizaine de combats amateurs. Il se souvient de la naissance de la Palestra Popolare : « Quand la salle a ouvert en 2001, c’était un hangar, avec un matelas jeté dans un coin. Peu à peu, on a récupéré du matériel usagé, installé des sacs, et le camarade qui occupait le matelas a été prié de plier bagage ». En parallèle, d’autres salles antifascistes ont vu le jour un peu partout en Italie et même en Europe. Avec des rencontres à la clé, qui permettent aux camarades de se mesurer gants aux poings mais aussi de parler politique au pied du ring, une bière à la main. Récemment, une délégation s’est rendue à Marseille pour rencontrer les responsables d’un club de boxe populaire et trois boxeurs, dont deux boxeuses, ont combattu à Bologne dans le cadre d’une soirée organisée par le centre social XM24 et la Palestra Popolare Teofilo Stevenson.

Ce soir-là, Marco était dans le coin des boxeurs turinois. La quarantaine, architecte de son état, il forme des apprentis boxeurs depuis maintenant dix ans. Il ne jure que par Cus D’Amato, le coach légendaire de Mike Tyson. Il a décortiqué toutes les vidéos du vieux sage et connaît son peek-a-boo sur le bout des doigts. Ses camarades l’accusent parfois de pousser un peu trop ses boxeurs. « C’est la boxe, se justifie-t-il. Ici, je ne milite pas, je fais du sport populaire ».

immeuble

Stefano, crâne luisant et tatouages, attend, quant à lui, de disputer son premier combat antifasciste. Pour l’instant le sort lui joue des tours mais il ne perd pas espoir : « L’année dernière je devais rencontrer un boxeur de Milan. Il s’est désisté au dernier moment. La fois d’après, je me suis fêlé une côte lors d’échauffourées avec des policiers qui voulaient embarquer une famille de Marocains réfugiée dans le centre social et j’ai dû déclarer forfait ». Soudeur à la ville, il apprécie l’état d’esprit qui règne à la Palestra Popolare de Turin comme sur le reste du circuit antifasciste : « On fait vraiment attention à la santé des boxeurs, quitte à arrêter un combat prématurément. Ce qui compte, c’est la belle boxe, pas de massacrer l’autre. Quand on boxe, on a envie de gagner mais sans méchanceté ».

La solidarité et l’esprit de camaraderie d’accord, mais pas question de se la couler douce pour autant. Les entraînements sont intenses et les bavardages régulièrement sanctionnés d’un coup de gueule ou d’une séance de pompes. Il arrive que le ton monte. Comme cette fois où un boxeur a vu son larfeuille disparaître dans le vestiaire pendant la séance. Stefano a réuni tous les boxeurs en cercle pour mettre les points sur les i : « C’est inadmissible ! Si vous voulez volez, très bien, allez au supermarché, mais pas ici. Jamais ! » Personne n’a relevé et, aux dernières nouvelles, l’événement ne s’est pas reproduit.

Le mariage de la boxe et d’une organisation qui se veut absolument horizontale, où toutes les décisions sont prises en commun, ne coulait pas de source. La boxe s’est construit autour de valeurs profondément libérales et individualistes. Un homme sur le carré de lumière qui en boxe un autre et ses propres démons au passage, on a connu meilleure définition de la lutte collective. La contradiction de départ est entièrement assumée : « On propose une alternative au sport mercantilisé. On n’est ni dans le culte du corps ni dans la recherche du résultat à tout prix », pose Stefano.

La fin ne justifie pas les moyens, en somme.

NZ

Benvenuti à la Palestra Popolare Antifa de Turin

Let's get ready to rumble

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>