La boxe est un sport janséniste — Roland Barthes

Culture Boxe

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En 1974, Rubin « Hurricane » Carter, ancien challenger au titre des moyens (28 victoires dont 19 KO pour 12 défaites), publie son autobiographie : Le 16ème round.  Cela fait huit ans qu’il moisit derrière les barreaux, accusé avec son compère John Artis, du meurtre de trois blancs dans un bar de Patterson survenu en juin 1966. Les deux hommes ont beau nier mordicus et dénoncer une décision de justice qui leur ferait porter le chapeau en raison de leur couleur de peau, rien n’y fait. En désespoir de cause, Carter envoie son pavé à Bob Dylan, roi de la folk, boxeur à ses heures et connu pour ses engagements sociaux. Bonne pioche : quelques mois plus tard, Dylan rencontre l’ancien champion au parloir du pénitencier de Rahway, à Woodbridge, New Jersey. Un coup de foudre mutuel. Carter : « Nous avons parlé pendant de longues heures et j’ai senti que j’avais affaire à un frère ». Un frère sur la même longueur d’onde. Dylan : « J’ai compris qu’on avait la même philosophie ; c’est rare de faire ce genre de rencontre ». Dans la foulée, Bob Dylan écrit « Hurricane » et remet l’affaire sur le devant de la scène. Explication de texte à lire avec le volume à fond.

Pistol shots ring out in the barroom night

Enter Patty Valentine from the upper hall

She sees a bartender in a pool of blood

Cries out my God, they killed them all

Here comes the story of the Hurricane

The man the authorities came to blame

For somethin’ that he never done

Put in a prison cell, but one time he could-a been

The champion of the world

A la manière d’un dramaturge, Bob Dylan plante le décor. Une scène de carnage dans un rade miteux, le Lafayette Bar. Un témoin, Patty Valentine, qui portera plainte contre le chanteur pour diffamation. Plainte rejetée. Et BOUM voilà l’histoire de Hurricane, l’histoire d’un homme condamné à tort, d’un boxeur qui aurait pu devenir champion du monde s’il n’était tombé dans le collimateur d’une justice partisane.

Three bodies lyin’ there does Patty see And another man named Bello, movin’ around mysteriously I didn’t do it, he says, and he throws up his hands I was only robbin’ the register, I hope you understand I saw them leavin’, he says, and he stops One of us had better call up the cops And so Patty calls the cops And they arrive on the scene with their red lights flashin’ In the hot New Jersey night

Les trois cadavres, ce sont ceux du tenancier et de deux clients. Un nouveau protagoniste fait son apparition : Alfred Bello, un petit délinquant qui se trouvait dans le coin pour commettre un cambriolage et qui sera le principal témoin à charge contre Carter.

Meanwhile, far away in another part of town Rubin Carter and a couple of friends are drivin’ around Number one contender for the middleweight crown Had no idea what kinda shit was about to go down When a cop pulled him over to the side of the road Just like the time before and the time before that In Paterson that’s just the way things go If you’re black you might as well not show up on the street ‘Less you want to draw the heat

En 1964, le Civil Right Act a officiellement mis fin à la ségrégation. Mais les plaies restent ouvertes. Et la société secouée par de violentes tensions : certains Etats du Sud refusent d’appliquer la loi alors que certains mouvements de défense des droits des Noirs basculent dans la clandestinité comme les Black Panthers. A partir de 1967, l’opposition à la guerre du Vietnam met le feu aux poudres. Mohamed Ali, champion invaincu des lourds perd sa licence après avoir refusé de rejoindre les rangs de l’armée : « No Vietcong  ever called me nigger ».

Rubin Carter est bien loin de l’engagement d’Ali, mais il a participé à la marche de Washington avec Martin Luther King en 1963. A nouveau sollicité par le révérend, en 1965, à l’occasion des manifestations dénonçant les discriminations électorales contre les Noirs à Selma, Alabama, il passe son tour de peur de prendre une balle perdue. Reste que Carter entretient une relation tumultueuse avec la police et la justice. Plus jeune, il a passé plusieurs années en maison de redressement dans des conditions infernales. Un enfer qu’il fuira en s’engageant à l’armée. Il y découvrira la boxe devenant champion de l’armée des super-légers, mais fera un bien piètre G.I., multipliant les corvées de patate et autres punitions pour indiscipline. La boxe, il s’y accrochera comme chien à son os, lors de ses nombreux allers-retours en prison. Dans son autobiographie, il raconte : « J’ai poursuivi ma dissection solitaire de la boxe comme un scientifique illuminé examine un microbe. Atteindre les sommets de la compétition professionnelle – voilà quelle était mon ambition. Ainsi, tout le monde verrait comment on peut s’élever tout seul depuis les profondeurs de l’humiliation. »

Alfred Bello had a partner and he had a rap for the cops Him and Arthur Dexter Bradley were just out prowlin’ around He said, I saw two men runnin’ out, they looked like middleweights They jumped into a white car with out-of-state plates And Miss Patty Valentine just nodded her head Cop said, wait a minute, boys, this one’s not dead So they took him to the infirmary And though this man could hardly see They told him that he could identify the guilty men

Alfred Bello et son comparse, Arthur Dexter Bradley prétendront avoir vu s’enfuir deux noirs à la carrure de boxeurs, dont Carter. Et feront évoluer leur version au fil des différents interrogatoires. Un autre témoignage sera recueilli la nuit des évènements, celui d’une des victimes, Willie Marins, laissé pour mort et qui perdra un œil dans l’affaire. Transporté à l’hôpital on lui demandera d’identifier les tueurs.

Four in the mornin’ and they haul Rubin in They took him to the hospital and they brought him upstairs The wounded man looks up through his one dyin’ eye Says, wha’d you bring him in here for? He ain’t the guy! Here’s the story of the Hurricane The man the authorities came to blame For somethin’ that he never done Put in a prison cell, but one time he could-a been The champion of the world

Rubin Carter et son ami John Artis sont donc arrêtés par la police au volant de la Dodge blanche du champion et traînés à l’hôpital pour être présentés à Willie Marins. Qui ne les identifiera pas. Pas suffisant pour décourager la police, selon Bob Dylan.

Four months later, the ghettos are in flame Rubin’s in South America, fightin’ for his name While Arthur Dexter Bradley’s still in the robbery game And the cops are puttin’ the screws to him, lookin’ for somebody to blame Remember that murder that happened in a bar Remember you said you saw the getaway car You think you’d like to play ball with the law Think it might-a been that fighter that you saw runnin’ that night Don’t forget that you are white

Dylan fait référence aux tragiques émeutes ayant agité plusieurs ghettos noirs. En août 1965 à Watts puis les années suivantes à Cleveland, San Francisco, Chicago, Newark…

Quant à Rubin Carter, il a repris le cours de sa carrière, battu aux points par un certain Riveros à Rosario, Argentine. Mais, l’affaire fait son chemin. Dans son autobiographie, il prétend que Dexter, poursuivi pour une série de cambriolages, a négocié l’abandon des poursuites contre un faux témoignage visant à l’inculper. Et dénonce encore une fois une justice inique : « Dans le New Jersey, il est contraire à la loi d’offrir un procès équitable à un homme noir, surtout si cet homme a eu des ennuis auparavant. »

Arthur Dexter Bradley said I’m really not sure The cops said a poor boy like you could use a break We got you for the motel job and we’re talkin’ to your friend Bello You don’t wanta have to go back to jail, be a nice fellow You’ll be doin’ society a favor That sonofabitch is brave and gettin’ braver We want to put his ass in stir We want to pin this triple murder on him He ain’t no Gentleman Jim

Rubin Carter, ennemi numéro 1 ? Ce ne serait pas la première fois que l’establishment mettrait tout en œuvre pour faire tomber un boxeur noir à la langue un peu trop pendue.

Il faut se souvenir de Jack Johnson, premier noir champion du monde des lourds et dynamiteur du mythe de la supériorité de l’homme blanc. Incapable de trouver un boxeur blanc capable de le faire tomber (sorti contre son gré de sa retraite, Jim Jeffries s’y cassera les dents), le Gouvernement Fédéral trouvera la parade en l’accusant d’avoir voyagé dans un train en compagnie d’une prostituée, également sa maîtresse, et donc d’avoir enfreint la législation contre la traite des Blanches. Résultat : condamné à la prison, il choisit la fuite et l’exil.

Rubin could take a man out with just one punch But he never did like to talk about it all that much It’s my work, he’d say, and I do it for pay And when it’s over I’d just as soon go on my way Up to some paradise Where the trout streams flow and the air is nice And ride a horse along a trail But then they took him to the jailhouse Where they try to turn a man into a mouse

Bon là, Bob n’y va pas avec le dos de la cuillère  pour plaider la cause de son poto Rubin. On ne peut pas dire que Carter corresponde au portrait robot du pacifiste friand de ballades en forêt. Sa vie, c’est plutôt une succession d’allers-retours en taule, de coups sur et en-dehors du ring et une rage qu’il admet lui-même avoir du mal à maîtriser. Le produit d’une époque, en somme. Et un boxeur assez lucide sur lui-même : « Frapper vite, frapper fort, tel était mon état d’esprit ».

All of Rubin’s cards were marked in advance The trial was a pig-circus, he never had a chance The judge made Rubin’s witnesses drunkards from the slums To the white folks who watched he was a revolutionary bum And to the black folks he was just a crazy nigger No one doubted that he pulled the trigger And though they could not produce the gun The D.A. said he was the one who did the deed And the all-white jury agreed

Pour Dylan, le verdict du premier procès Carter (1967) est l’expression des préjugés d’une société raciste et ségrégationniste. Une société pour qui l’homme noir reste une menace. Une société qui n’a pas digéré l’affaire Rosa Parks et le boycott des bus de Montgomery, Alabama, qui n’a pas su entendre les discours réconciliateurs de Martin Luther King et qui, maintenant, tremble devant la radicalisation des Black Panthers.

Rubin Carter was falsely tried The crime was murder one, guess who testified Bello and Bradley and they both baldly lied And the newspapers, they all went along for the ride How can the life of such a man Be in the palm of some fool’s hand To see him obviously framed Couldn’t help but make me feel ashamed to live in a land Where justice is a game

Dylan persiste et signe : selon lui, Carter a été condamné par un jury raciste et sur la foi des témoignages de deux escrocs.

Now all the criminals in their coats and their ties Are free to drink martinis and watch the sun rise While Rubin sits like Buddha in a ten-foot cell An innocent man in a living hell That’s the story of the Hurricane But it won’t be over till they clear his name And give him back the time he’s done Put in a prison cell, but one time he could-a been The champion of the world

Avec « Hurricane », Bob Dylan replace le sort de Rubin Carter sous le feu des projecteurs. Le mouvement de soutien à l’ancien champion se structure : deux concerts, La Nuit de l’Ouragan I, en présence de Mohamed Ali, et La Nuit de l’Ouragan II, sont organisés pour lever des fonds. Suffisant pour lancer un recours qui débouche sur un nouveau procès.

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Mais, en décembre 1976, Rubin Carter est à nouveau condamné à la prison à vie. Il faudra attendre l’intervention d’un jeune avocat, Lesra Martin, lui aussi convaincu par la lecture du 16ème round pour que Carter soit enfin libéré en 1985. Il profitera de sa liberté retrouvée pour s’engager au sein de l’ADWC (Association in Defence of the Wrongly Convicted ou Association de Défense des Condamnés à Tort). Rubin « Hurricane » Carter est mort des suites d’un cancer à la prostate le 20 avril 2014 à Toronto.

NZ

Hurricane Carter : le bouquin, la chanson, Bob Dylan 

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