La boxe est un sport janséniste — Roland Barthes

Culture Boxe

Harry Wills

Par    le 3 septembre 2015

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Harry Wills naît en 1889 aux Etats-Unis. C’est un enfant noir de la Nouvelle Orléans. Un enfant sans avenir dans un Sud battu lors de la guerre de Sécession et recroquevillé sur le souvenir de son âge d’or. Les sources manquent mais on devine les premières années d’un enfant illettré, manutentionnaire sur les docks du port.

Colosse de 1m90, massif, puissant et doté d’une allonge sans précédent, Harry Wills fourbit ses premières armes dans les salles de sa ville natale. A 23 ans, il quitte la Louisiane pour servir de sparring partner au champion des lourds, Jack Johnson. Sa carrière est lancée. Dès 1913, il affronte régulièrement les meilleurs boxeurs noirs américains et leur tient la dragée haute.

En 1915, Jack Johnson perd sa ceinture devant Jess Willard au grand soulagement de l’immense majorité des Blancs d’Amérique. Le souvenir de ses provocations est encore vif et il est hors de question de courir à nouveau le risque de voir un Noir accéder au titre de champion des lourds. Une barrière de couleur sépare désormais symboliquement les meilleurs boxeurs noirs des années folles du titre suprême.

Joe Jeannette, Sam McVea, Sam Langford et Harry Wills sont les meilleurs représentants de ce qu’on a appelé le Negro Boxing, une ligue fermée de fait, dans laquelle les boxeurs blancs ne s’aventurent guère. Ils courent le cachet là où il s’offre. Ils encaissent les coups, alignent les KO, acceptent de plonger pour quelques dollars de plus. Ce sont des combattants de l’ombre qui, après leur représentation, filent par l’entrée des artistes ; les salles où ils se produisent étant interdites aux Noirs. Ce sont surtout de véritables forçats, qui s’affrontent à longueur d’année. Sam Langford et Harry Wills ont croisé dix-sept fois les gants dans leur carrière. Pour durer, ils se ménagent et déçoivent les spectateurs : les combats sont fait d’évitement, de feintes, de coups précis entre des combattants qui boxent à distance. Parfois, ils malmènent la chair à canon qu’on leur envoie, de jeunes boxeurs pas au niveau, renvoyés à leur misère.

Dans ce tableau, Harry Wills détonne. Il comprend que le public vient voir des combats entre Noirs comme on allait voir les gladiateurs : pour le goût du sang. Sa vitesse de bras et son allonge lui permettent de placer des coups dévastateurs en toute sécurité. Il en joue. En 1922, il abat Norfolk en vingt-six secondes, Buddy Jackson en un round et Floyd Johnson en deux minutes. Le public en redemande. Le New York Times titre sur ses « massacres ». L’opinion se félicite de sa discrétion au rayon faits divers. Harry Wills devient « bankable ».

Pour tutoyer les sommets, il lui reste à battre Jack Dempsey. Mais, quand le sort ne s’en mêle pas, le champion des lourds regimbe à lui donner sa chance. En 1922, les papiers pour le combat sont signés mais Dempsey ne donne pas suite. En 1924, Dempsey se blesse ou refuse de se battre. En 1925, c’est le Gouverneur de l’État de New York qui interdit le combat au dernier moment, pour cause de trouble à l’ordre social. En 1926, Dempsey lui préfère un autre candidat, l’ancien marine Gene Tunney, qui le dépossède de sa ceinture.

Harry Wills a 37 ans et refuse d’abdiquer son droit au titre. Il s’incline à deux reprises dans des combats sans gloire contre Sharkey et Izcundun.  Suprême ironie, seules les images de ce dernier combat sont aujourd’hui disponibles. L’histoire est passée dans son van et, vaincu par la barrière de couleur, Harry Wills s’en retourne au sombre anonymat des anciens boxeurs noirs. Harry Wills, l’homme qui n’aura pas eu de chance, ni sa chance.

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