La boxe est un sport janséniste — Roland Barthes

Culture Boxe

Georges le magnifique

Par    le 19 septembre 2015

carpentier

Issu d’une famille ouvrière reconvertie dans le brassage de bière, Georges Carpentier naît à Liévin en 1894 et grandit à Lens. À 10 ans, il descend la terreur de l’école, un gamin trois ou quatre ans plus âgé que lui, sous les yeux de François Descamps, qui passe par là. Le président de la « Société de gymnastique de la Maison du Peuple » l’invite à passer ses nerfs à la salle.

Le ch’timi vient de rencontrer son mentor, entraineur, promoteur et ami, fidèle compagnon d’une longue et belle carrière. Ensemble, ils sillonnent les galas de la région où l’adolescent fait des ravages. En 1908, Carpentier fait ses débuts pro. Deux ans plus tard, le couple s’installe à Paris. Il a 16 ans et pèse 62 kg. De la boxe française, son premier amour, il a acquis un formidable jeu de jambes qui lui permet de désaxer des rivaux souvent plus expérimentés et puissants que lui : toujours il tente de toucher sans se faire toucher. Eviter le bain de sang n’est pas une coquetterie, mais une nécessité. Carpentier combat régulièrement au Cirque de Paris, parfois au rythme insensé d’un combat tous les quinze jours.

Il y acquiert une réputation de jeune prodige mais c’est en s’exilant qu’il devient roi en son pays. Le 1er juin 1913, à Bruxelles, il défie le Bombardier Wells pour le titre européen des poids lourds dit « toutes catégories ». L’Anglais, ancien canonnier de l’Armée des Indes, 92 kg à la pesée soit 17 de plus que le Français, part largement favori. Les deux premières reprises sont à l’avantage de Wells : après six minutes de combat, Carpentier a le visage en sang. Pourtant, à la 3e, il touche plusieurs fois le Bombardier à l’estomac. Il a trouvé la faille. Au 4ème, le Français place à nouveau un crochet du gauche à l’estomac suivi d’un uppercut du droit. Wells s’écroule. À la surprise générale, la sienne peut-être y compris, Carpentier a battu le champion. On lui prête ce mot au sujet du vaincu : « étendu, il me faisait l’effet d’un géant ».

Six mois plus tard, la revanche a lieu à Londres. Dès le 1er round, Carpentier martyrise à nouveau l’estomac du Bombardier et remporte une victoire expéditive. La surprise passée, les Anglais adoptent le jeune français, désormais adulé des deux côtés de la Manche. Par les femmes aussi, aimantées au bord des rings par son élégance naturelle, ses yeux bleus rêveurs et sa fameuse raie sur le côté.

La guerre interrompt la carrière du Français mais nourrit sa légende. Dès 1914, il passe son brevet de pilote et participe aux combats comme aviateur, raflant une croix de guerre au passage. Sa citation à l’ordre de l’Armée – sous la plume du Maréchal Joffre – vaut le détour :

Sergent pilote d’une très grande habileté, s’impose à tous par la bravoure et l’entrain avec lesquels il exécute presque chaque jour les missions les plus périlleuses ;

s’est brillamment distingué à Verdun pendant l’attaque du 2 octobre 1916 en survolant les lignes à très basse altitude pendant près de quatre heures malgré des conditions atmosphériques très défavorables, faisant preuve d’un complet mépris du danger.

Au cours de l’année 1919, après cinq ans d’arrêt, le Grand Georges remonte sur le ring et signe plusieurs victoires par KO contre d’illustres inconnus. Les choses sérieuses reprennent dès l’année suivante : il traverse l’Atlantique et devient champion du monde des mi-lourds en battant l’expérimenté Battling Levinsky – 28 ans et plus de 200 combats à son actif – par KO au 4e.

Avant d’embarquer sur le bateau du retour, il signe le contrat pour le « match du siècle » qui doit l’opposer la saison suivante à Jack Dempsey. Ce dernier, neuvième enfant d’une famille de pauvres mormons est devenu champion du monde toutes catégories en ridiculisant Jess Willard, lui même bourreau de Jack Johnson. D’abord videur de cabarets, Dempsey a découvert les rings comme sparring partner dans les gymnases de Salt Lake City avant de révéler un potentiel de champion. Le 2 juillet 1921, l’Américain, plus grand, plus lourd – 1m86, 86 kg – part favori face à Carpentier – 1m80, 78kg tout mouillé.

En France, c’est l’espoir. Des avions se tiennent prêts à décoller pour aller faire éclater dans le ciel de Paris des fusées heureuses (vertes pour Carpentier) ou fatales (rouges pour Dempsey). La foule, massée sur les boulevards, attend impatiemment le verdict.

Après un 1er round prudent, Carpentier trouve l’ouverture au 2ème. Esquivant une attaque de l’Américain, il contre de toutes ses forces d’une droite terrible à la face. Dempsey vacille mais s’accroche.

Les 80.000 spectateurs du stade de Jersey City, dont Alice Roosevelt, Henry Ford et Charlie Chaplin, sont épatés par le culot de Carpentier. Mais c’est son courage qui gagne leur admiration : sur sa droite, le Français s’est brisé le pouce. Incapable de riposter, il est martelé de coups par son adversaire. Au 4ème, un crochet de Dempsey met fin au calvaire. Les deux hommes sont acclamés par la foule.

La France accueille Carpentier en héros. Après un repos bien mérité, il remonte sur le ring pour enchaîner plusieurs victoires à Londres. Mais il a perdu une grande partie de sa motivation. Il mène grand train et s’entraine de moins en moins.

Le 24 septembre 1922, il affronte le Sénégalais Battling Siki, ancien boxeur de foire, à Montrouge. Le scénario est écrit à l’avance : Siki doit se coucher au 5ème, garantissant une victoire facile à un Carpentier hors de forme.

Au 3ème, Siki va deux fois à terre et est menacé de disqualification pour manque de combativité. Une fois relevé, coup de théâtre, il charge violemment son adversaire. Au 4ème, Carpentier, touché, va une première fois au tapis. Au 6ème, il butte contre la jambe de Siki et s’écroule. Voyant que Carpentier, épuisé, ne se relève pas, son manager jette l’éponge alors que l’arbitre disqualifie le boxeur sénégalais. Les juges se concertent et, dans un vacarme assourdissant, annoncent la décision définitive : Battling Siki vainqueur par KO.

L’année suivante, Carpentier se relance en battant coup sur coup Marcel Nilles à Paris et Joe Beckett à Londres. Dans la foulée, il repart aux États-Unis mais il est battu, le 24 juillet 1924, par Gene Tunney, en 15 rounds.

Après une année blanche, il s’offre un dernier voyage outre-Atlantique, en 1926. Ce sera la tournée d’adieu d’un boxeur en perte de vitesse qui parvient tout de même à remporter son 106ème et dernier combat contre un certain Rocco Stragmalia, dans une petite ville de l’Idaho.

A 30 ans, Georges Carpentier raccroche les gants mais ne tarde pas à trouver une reconversion à sa mesure : les planches. Dès 1927, il est à l’affiche du Palace, s’essaye aux claquettes et pousse la chansonnette. L’ancien boxeur repart en tournée, sillonne l’Europe avant d’atterrir à Hollywood où il côtoie Greta Garbo et d’autres reines de beauté.

L’aventure américaine finit en eau de boudin : Carpentier est ruiné par le crash de Wall Street. De retour à Paris, il fait jouer ses relations et investit ses derniers dollars pour ouvrir Chez Georges Carpentier, bar à cocktails. De 1935 à 1970, lui qui n’a jamais bu une goutte d’alcool gère à merveille son petit commerce.

Le Grand Georges raccroche définitivement le 28 octobre 1975.

NZ

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