La boxe est un sport janséniste — Roland Barthes

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Cinquante mille dollars, c’est la somme que le vieux Jack a misé contre sa pomme. Dans quelques jours il retrouvera le jeune Walcott sur le ring du Garden.

Cloîtré dans une ferme perdue du New Jersey, il expédie la fin de sa préparation dans une ambiance pesante.

Tout y passe. Le boxeur ne supporte plus l’absence de sa femme et de ses enfants. Ça lui détruit le moral. L’un de ses sparring à la langue trop pendue est sommé de rentrer précipitamment à New York. Pour rajouter au tableau, Jack souffre d’insomnie. Incapable de fermer l’œil, il traverse ses journées d’entraînement comme une ombre.

 La défiance règne.

« Il est mou comme une chique, dit Hogan. Il est à plat. » Puis plus loin : « Walcott le tuera. Il le mettra en marmelade. »

 La veille du match ressemble au dernier jour d’un condamné :

« Toute la journée il fut mal fichu et on ne travailla pas. Il se donna juste un peu d’exercice pour se déraidir. Il boxa son ombre pendant quelques rounds ; et même à ça il n’avait pas bonne allure. Il sauta à la corde. »

Maigre consolation, « demain tout sera fini ».

Quand, enfin, le champion parvient à fermer l’œil pour une sieste libératrice, son manager accompagné de deux bookmakers, toque à la porte.

« Seigneur ! On ne peut donc pas me laisser dormir ! »

Après leur départ, le champion s’enfile une demie bouteille de whisky à l’horizontale. Tous les moyens sont bons pour piquer un roupillon avant le grand soir. Quitte à poser la question qui fâche : « A quoi bon courir des risques ? » Et révéler le pot aux roses.

« Après ce match-là, je laisse tomber. Je laisse tomber. Faut que je reçoive une raclée. Alors ? Pourquoi que je n’en profiterais pas ? »

Reste que l’addition risque d’être salée. Le champion prévoit de passer la nuit à l’hôtel avant de retrouver sa femme le lendemain.

« Il faut qu’il s’attende à recevoir une fameuse volée, pensai-je, pour ne pas vouloir rentrer chez lui après le match. »

Après une pesée vite expédiée, Jack tue le temps comme il peut. En jouant aux cartes. Il remporte le dîner et quelques dollars.

Puis, direction le Garden pour le clou de la soirée. A mesure que le premier coup de gong approche, l’apathie de Jack semble laisser place à la sérénité de celui qui en a vu d’autres.

« J’enlève le peignoir des épaules de Jack. Il s’appuie aux cordes, fléchit les genoux deux ou trois fois et frotte ses chaussons dans la colophane. Le gong retentit. Jack se tourne d’un mouvement vif et s’avance. »

Son gauche fait la loi et tient Walcott à distance.

« Il n’a pas bonne allure mais jamais il ne s’est beaucoup remué sur le ring. Il ne bouge guère, et cette main gauche a l’air automatique. On dirait qu’elle est reliée à la figure de Walcott et que Jack n’a simplement qu’à vouloir. Jack reste calme et ne gaspille pas sa sueur dans les corps à corps. »

Sauf qu’au septième, son gauche devient lourd. Et Walcott touche. Au onzième ce sont les jambes qui flanchent. Dès lors, pour Jack, il s’agit d’aller au bout, finir dignement et empocher la somme des paris.

« Tout marchait comme il s’y attendait. Il savait bien qu’il ne pourrait pas battre Walcott. Il n’en avait plus la force. Fallait pas se plaindre pourtant. Son argent était au chaud et il ne restait plus qu’à en finir à son idée. Pas de knock-out. »

Mais Walcott veut-il vraiment la victoire ? Le Garden a parié sur lui et en boxe il y a toujours un bon paquet d’oseille à se faire en truquant le match pour miser sur la grosse cote. De préférence sans prévenir le futur vainqueur qui voit tomber son rival comme une mouche en étant persuadé d’être dans la forme de sa vie. Ou l’emporte sur disqualification. Un système qui a fait ses preuves. Sauf qu’on ne la fait pas à un vieux singe.

Quand il chute une première fois et entend l’un des bookies hurler à Walcott de faire attention, il ne lui faut pas plus de huit secondes pour se relever en se doutant que quelque chose ne tourne pas rond. Intuition confirmée quand le favori du Garden lui envoie un violent coup bas. De quoi entraîner l’arrêt du combat et la disqualification du coupable ? Voilà qui ne ferait pas les affaires de Jack.

« L’arbitre retint Walcott. Jack avança d’un pas. S’il tombait, cinquante mille dollars tombaient avec lui. Il marchait comme si tous les boyaux allaient lui sortir du ventre. »

Non content de tenir le choc, Jack rend la pareille à Walcott. Qui s’écroule avant d’être déclaré vainqueur sur coup bas.

« C’est rigolo ce qu’on peut penser vite quand il s’agit de tant d’argent que ça. »

Penser vite, ça paye quand on est boxeur.

Cinquante mille dollars a été écrit en 1924 puis publié par Hemingway dans l’Atlantic Monthly, en juillet 1927, avant d’intégrer le recueil de nouvelles, Hommes sans femmes (1927).

NZ

Papa, la boxe et moi #4 : Cinquante mille dollars

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