
Après Desiree et Mes petites morts, Frédéric Roux boucle sa trilogie chez Allia avec Boma Yé. CultureBoxe prend sa roue.
De quoi « Boma Yé » est-il le nom ? Pourquoi ce titre ?
Il m’amusait (un rien m’amuse) de publier, une fois dans ma vie, un livre dont le titre serait dans une langue bizarre, d’autant plus que le titre ne figure pas sur la couverture… ni le titre ni l’auteur d’ailleurs, cela doit avoir quelque chose à voir avec l’absence, la mienne en l’occurrence. Plus sérieusement, Boma Ye, ça veut dire “Tue-le” en lingala, c’est ce que scandaient les foules zaïroises avant le combat Ali/Foreman… “Ali Boma Ye !”… Ali tue-le ! Le paradoxe étant que si Ali a gagné, Foreman l’a tué.
« J’ai été un esclave jusqu’à ce que j’meure. J’suis libre depuis. » Liston. La première femme d’Ali se débat dans le carcan black muslim… Yolanda Williams dit qu’Ali n’a été libre que sur le ring avant d’ajouter que Muhammad Ali, désormais, c’est elle… J’ai l’impression que vous avez écrit un livre sur la liberté ou la non-liberté. Qu’en pensez-vous ?
Vaste question, hein ! Un sujet de philo pour le bac 1968.
Liston était un esclave, mais il savait qu’il en était un. Ali, c’est moins sûr. Tout le monde croit qu’Ali était libre, il a symbolisé la liberté pour beaucoup, mais il n’est pas certain qu’il l’ait été lui-même. Toute sa jeunesse, il est resté sous la coupe d’Elijah Muhammad et de sa bande de psychopathes jusqu’à décourager Sonji Roi, jusqu’à renier Malcom X, débiter des niaiseries écrites à son intention dans l’attente de la Mère des soucoupes volantes. Lorsqu’il a refusé la conscription, le geste pour lequel il est le plus respecté, il n’est pas certain que sa décision ait été prise en toute lucidité, à mon avis, il avait, surtout, la trouille de prendre une balle de provenance inconnue dans le dos et pas tous les torts de le craindre. Une fois les gants raccrochés, on ne peut plus parler de “liberté” dans la mesure où il n’a plus les moyens de l’exercer, il est sonné. Toute la fin de sa vie, il n’est plus lui-même, mais une marionnette entre les mains de Yolanda Williams. Elle vire les derniers branques, assainit les comptes, gère l’image, encaisse les bénéfs et finit par constater l’évidence : Ali, c’est elle. Ali, l’icône pop devenu une bourgeoise libérale à connotation new-age ! On pourrait faire un livre sur Ali au travers des femmes en partant de sa mère jusqu’à sa veuve en faisant un détour par Betty Shabazz, ses épouses officielles et les autres (Pat Harvil, Wanda Bolton), ses filles reconnues ou pas. L’idée m’a effleuré et puis merde ! j’ai déjà suffisamment donné, je crois… aux jeunes d’y jouer.
Après Desiree et Mes petites morts, Boma Yé vient clore cette trilogie. Quel bilan tirez-vous de cet ambitieux projet ?
Boma Ye est le dernier volume d’une trilogie, Trois de trois. Comme souvent le projet littéraire est passé inaperçu au bénéfice de ce putain de sujet qui éblouit les yeux des partifans… la boxe qui fait écran à tout ce qui concerne la forme. Pourtant, dans cet espace étroit, je ne me suis pas gêné pour gesticuler dans tous les sens. Ma bio de Tyson, Un cauchemar américain, c’est une bio baroque avec monologues intérieurs et fictions incorporées ; Alias Ali, on n’en parle pas, première biographie orale écrite en français ; La classe et les vertus, c’est tout de même un livre étrange qui n’appartient à aucun genre particulier bien que Fayard n’ait pas voulu aller jusqu’au bout des innovations proposées ; Mille et une reprises, trop exigeant pour Grasset. C’est quand même pas mal pour un cheval !
Allia a pris le parti de ne rien dire de la nature du projet Trois de trois : trois livres publiés par trois éditeurs différents, n’allons pas jusqu’à dire « détournés », mais disons édités différemment. Desiree, deux chapitres revus et corrigés de ma bio de Tyson chez Grasset ; Mes petites morts, trois nouvelles publiées chez Gallimard augmentées de deux textes inédits ; Boma Ye, c’est pire que tout, un authentique ready-made ou je n’y connais que pouic, quatre textes tirés tels quels d’Alias Ali publié chez Fayard. Seul indice qu’il s’agit d’un SEUL livre, le même texte de Gogol ouvre chacune des trois parties. L’éditeur a pris le parti de ne rien dire du dispositif et de livrer les trois volumes les uns après les autres comme des livres “en soi”, ce qui est le cas, mais je pense, surtout, qu’Allia a été sensible, inconsciemment peut-être, à la démarche qui renouait avec le premier livre que Gérard Berreby ait jamais publié : Le traité du style d’Aragon qui, à l’époque, n’était plus disponible chez Gallimard… publié tel quel en 1979 avec une seule différence, la quatrième de couverture.
Et maintenant ?
Pour la suite, j’ai un recueil de nouvelles qui navigue chez les uns et les autres, il est tellement mauvais que personne n’ose me le dire, je tente de faire rééditer Hyperman qui avait vingt ans d’avance il y a vingt ans et toujours vingt ans d’avance aujourd’hui et il faudra bien que je termine Pièces jointes qui risque d’être mon dernier livre… vous comprendrez que je ne suis pas pressé.