Le combat pour la survie est le seul combat — Rocky Graziano

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Après l’entretien fleuve de Souleymane Cissokho réalisé par votre serviteur (NZ), l’auteur du bouquin Les plus grands managers du sport se confient, Philippe Rodier, m’a invité à publier le chapitre consacré à Franck Chambily, l’homme qui accompagne Teddy Riner depuis près de deux décennies. En exclu pour vous, mes chers lecteurs, un échange passionnant sur le management au quotidien d’un des plus grands champions français de l’histoire du sport, un athlète d’une puissance phénoménale mais aussi une mécanique de précision. La F1 des tatamis !

À la question : qui sont les plus grands sportifs français de l’histoire ? Il y a forcément des noms qui résonnent plus que d’autres. Avec 10 titres de champion du monde et 3 médailles olympiques (2 en or et 1 bronze), Teddy Riner fait forcément partie de cette catégorie. Depuis 2002, c’est aux côtés de Franck Chambily qu’il travaille son ascension sur les tatamis les plus prestigieux du circuit. Ancien judoka et doté d’une expérience inestimable en tant qu’éducateur, Franck Chambily a notamment remporté le prestigieux Tournoi de Paris en plus de devenir champion du monde par équipe avec les Bleus. Avec son petit protégé (2m04 pour 139kg), une question perdure à chaque entraînement : comment parvenir à rester au sommet après tant de victoires ? Le 9 février 2020, 1 mois après notre entretien, le japonais Kokoro Kageura mettait fin à l’incroyable série d’invincibilité de son athlète : 154 combats remportés consécutivement. Au total ? Neuf ans et demi de domination sans partage sur la catégorie reine. Mais, aujourd’hui, à 30 ans : le quotidien n’est forcément plus le même pour Teddy Riner. L’âge qui « avance », les sollicitations médiatiques et la pression autour de son statut incitent à une remise en question permanente. Dans cette situation, c’est donc à son entraîneur d’adapter sa méthodologie pour lui permettre de continuer à rencontrer le succès.

-        Franck Chambily : en tant qu’ancien judoka (vainqueur du Tournoi de Paris en 1996 et champion du monde par équipe en 1994), aujourd’hui entraîneur de Teddy Riner, est-ce que vous avez la sensation de vivre des émotions par « procuration », d’une certaine façon ?

C’est une question que je me pose tous les jours, notamment à la suite de grandes compétitions comme les championnats du monde, ou encore les Jeux Olympiques. Pour parler de son cas, il m’arrive parfois de vivre les médailles de Teddy comme s’il s’agissait des miennes. C’est un peu « égoïste » – je peux le concevoir -, mais, quelque part, je n’ai pas été un grand champion durant ma carrière personnelle et cela reste un regret. Aujourd’hui, le fait de pouvoir partager des victoires avec un tel athlète, c’est quelque chose de très fort quand on est entraîneur. La sensation de partage est très importante.

-        Au-delà de votre relation avec lui, comment gérez-vous votre travail à la tête de l’équipe de France ? Est-ce que vous avez la sensation de devoir adapter votre coaching en fonction de la différence de niveau entre Teddy et les autres ?

Bien sûr, oui. Après, pour cette partie – à savoir, l’encadrement de l’équipe de France -, j’ai la chance d’avoir un staff avec lequel je m’entends très, très bien. Malgré tout, cela me prend beaucoup de temps, et à côté de cela, Teddy me prend énormément de temps aussi. Même s’il a pris des années sabbatiques récemment, durant ces dix-huit derniers mois, l’encadrement de Teddy représente environ 80% de mon temps, et le reste, 20%. Donc, j’essaie de gérer au mieux ces 20% pour conserver une vraie qualité au niveau du coaching proposé. Ensuite, je gère mes entraîneurs. Et, à ce niveau-là, j’ai la chance d’avoir de très bons entraîneurs à mes côtés ; ce qui me permet de pouvoir m’appuyer sur eux avec beaucoup de confiance, et d’obtenir des retours sur l’évolution du groupe en permanence. En vérité, on échange tous les jours. Le but donc, pour moi, c’est de parvenir à trouver un équilibre entre l’équipe de France et Teddy. Quand je suis en déplacement avec Teddy, je suis uniquement avec lui, donc, à mon grand regret, cela devient difficile de pouvoir être focalisé totalement sur l’équipe de France. La priorité, cela reste Teddy, bien que l’équipe de France reste aussi très importante.

-        Cela fait plus de 15 ans que vous entraînez des jeunes, avez-vous l’impression que votre discours a évolué ?

Oui, parce que les mentalités changent, donc le discours évolue. Au niveau de l’entraînement, cela n’évolue pas tant que ça finalement : il y a quelques « modifications », mais cela reste toujours dans le même registre. Par contre, et même si cette évolution me déplait un peu, il faut rajouter un peu plus d’aspects « ludiques » pour que les athlètes ne tombent pas dans quelque chose de trop rébarbatif. De notre côté, il faut surtout lutter contre la lassitude. Après, pour ce qui est du discours – même si celui-ci évolue -, il faut toujours conserver un discours de vérité. Le plus dur, finalement, c’est de trouver les bons mots, et de savoir les placer au bon moment.

-        En 2017, vous expliquiez : « Le Teddy que j’ai connu à quinze ans n’est pas le même aujourd’hui (…) même si la finalité c’est qu’on écoute les consignes du coach, on arrive à l’heure et on travaille ». Qu’est-ce qui a changé dans votre relation avec lui au fil des années ? Toujours en 2017, il ajoutait pour sa part : « J’ai choisi le judo parce que je ne perdais jamais, alors qu’au foot, même si je me dépassais, la victoire ne dépendait pas que de moi. Cela m’énervait que certains ne se donnent pas à fond. Au judo, je suis seul responsable de la victoire ou de la défaite ». Cet aspect : « Si les autres ne se donnent pas à fond, je ne me sens pas bien ». Est-ce que vous le ressentez vis-à-vis de votre personne, ou bien du staff qui l’entoure ? Comme une forme d’exigence au niveau du coaching proposé

Oui, plus exigeant, et puis on parlait de « changement » et « d’évolution des mentalités », même si Teddy fait partie de l’ancienne école et qu’il est conscient que rien n’arrive sans travail – et surtout avec dureté -, il faut aussi trouver du renouveau et des aspects techniques un peu plus variés. Au fil du temps, la préparation physique change, aussi. Après, pour la question de l’exigence, je pense que c’est surtout lié à une question d’estime de soi. C’est-à-dire, un tel athlète ne peut pas accepter qu’on fasse les choses à moitié puisqu’il sait que cela ne correspond pas au procédé à suivre. Ensuite, Teddy, c’est quelqu’un de très exigeant, même à l’entraînement : il ne supporte pas de tomber, même si cela n’a pas d’impact en matière de résultat. Après, le fait de partager beaucoup d’émotions ensemble – que ce soit dans les victoires, comme dans les défaites -, cela permet de mieux appréhender les besoins de son athlète.

-        Et cette « frustration à l’entraînement », comment faites-vous pour la gérer ? Vous essayez de lui expliquer que ce n’est « que » l’entraînement ?

Sincèrement, c’est plutôt difficile… j’essaie de le « gérer », comme vous le dîtes, mais ce n’est pas évident parfois. Parce que Teddy reste un très grand compétiteur : il ne supporte jamais de perdre, peu importe le contexte. Alors, j’essaie parfois de lui expliquer qu’apprendre à tomber, cela peut être aussi bénéfique. Parce que, c’est dans ces moments-là et dans la difficulté qu’on progresse et qu’on apprend à trouver des solutions. Ensuite, cela apprend à se remettre en question. Donc, je dois le reprendre jusqu’à ce qu’il comprenne.

-        Au niveau de l’entraînement encore, vous avez déclaré : « Pour pouvoir lui permettre de continuer d’avancer, il faut lui proposer quelque chose de nouveau, d’autres partenaires, d’autres exercices en judo mais aussi physiques ». C’est aussi dans cette optique que vous avez intégré d’autres sports dans son programme d’entraînement, notamment pour préparer son retour après son année sabbatique ?

Effectivement, même si ça, je ne l’ai pas fait très souvent. Là, sur une période de reprise, c’était très important de redevenir un « sportif », avant de redevenir un judoka. Le fait de faire d’autres sports – tels que le tennis, la natation, la boxe, de l’athlétisme ou encore du vélo -, cela permet d’effectuer cette étape plus rapidement et avec plus de consistance.

-        Toujours dans cette optique d’apporter de la « variété » à l’entraînement, vous avez collaboré avec Darcel Yandzi durant cinq années. Ses méthodes sont considérées comme « innovantes » et parfois comme « anticonformistes ». Qu’avez-vous tiré de cette collaboration ?

Je pars du principe que quand un entraîneur propose quelque chose de « bon », il faut essayer de voir si cela peut compléter sa propre méthode. Pour Darcel, j’avais détecté qu’il pouvait apporter quelque chose à Teddy, notamment sur la vitesse des appuis et des choses complémentaires à ce qu’on effectuait à l’entraînement ensemble. En plus, le feeling entre eux était bon, donc ça ne pouvait être que bénéfique.

-        Et, qu’est-ce que cela veut dire « anticonformiste » dans le judo ?

Cela veut dire que ça sort de l’ordinaire, on n’est plus dans le registre classique. Toujours dans l’optique d’apporter de la variété et d’explorer des techniques différentes.

-        Il s’occupait également d’encadrer Teddy Riner quand l’équipe de France partait en stage avec vous (dans l’optique d’éviter que Teddy soit espionné par la concurrence). Vous agissiez parfois comme une véritable petite troupe militaire. Vous déclariez même en 2018 dans les colonnes du Parisien : « Il vaut mieux se cacher que de se montrer partout et donner des informations aux concurrents », comment s’organise ce travail ?

Cela a un peu évolué puisqu’aujourd’hui, il y a des « Olympics Training Camp » où les athlètes s’entraînent entre eux. Et de toute façon, Teddy a besoin de partir à l’étranger pour pouvoir se mesurer à ce qu’il y a de meilleur dans le monde. Du coup, on ne peut pas « tout » dévoiler durant ces stages ; donc, on établit une stratégie en amont pour en conserver sous le coude, et ne pas donner toutes les informations à nos concurrents.

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-        Vous essayez de les « duper », parfois ?

Non, cela ne va pas jusque-là (rires). Par contre, ce qui est très intéressant chez Teddy, c’est qu’il a une grande faculté d’observation. Ces stages, c’est l’occasion de tester de nombreuses choses avant la réalité de la compétition. Mais pour Teddy, c’est surtout l’occasion de pouvoir bien observer ses concurrents. Sur cet aspect, il est très, très intelligent et possède une grande finesse d’analyse de ses adversaires. S’il repère un type qui lui pose des soucis sur un aspect technique – ou sur un enchainement particulier -, il va y aller une fois, il va y retourner une seconde fois… et après cela il aura compris le processus nécessaire pour pouvoir le battre. Vraiment… je l’ai déjà vu affronter un type sur deux combats ; entre le premier et le second, c’était le jour et la nuit.

-        Vous connaissez désormais Teddy Riner depuis qu’il est en cadet. Le temps induit une complicité évidente, mais aussi une évolution dans votre travail, la notion de remise en question est-elle indispensable pour durer ensemble ?

Oui, complètement. Parce que pour durer, il faut savoir ménager sa monture quelque part. C’est aussi bien appréhender sa motivation, bien gérer ses temps de récupération et prendre la température constamment de son état physique. Moi, je suis quelqu’un qui aime bien le travail, on va dire. Mais, à un moment donné, sa vie a tellement changé, avec l’arrivée d’un enfant, notamment, qu’il a fallu aménager des périodes « particulières ». Ce n’est pas mon style, mais il a fallu s’adapter.

-        Aujourd’hui, vous entraînez un athlète qui a remporté 10 titres de champion du monde et 2 titres olympiques, notamment. Que pouvez-vous encore lui apprendre ? Est-ce que, d’ailleurs, vous êtes toujours dans une phase « d’apprentissage », ou plutôt dans une phase de « consolidation » de vos idées ?

Je dirais qu’il s’agit plutôt d’une phase de consolidation des idées qu’on a déjà mis en place ensemble précédemment. Au final, le Teddy Riner de 2020 doit être prêt et armé pour les prochains Jeux Olympiques comme il ne l’a jamais été auparavant. Son expérience doit pouvoir lui servir, et en même temps, il doit être en pleine forme physique et en pleine santé pour être en pleine possession de ses moyens. Parce que, ce n’est un secret pour personne : il a très envie d’aller chercher ce troisième titre olympique. Donc, si on peut trouver quelque chose de supplémentaire à apporter – une petite technique, un petit détail en plus -, ce n’est pas négligeable. De toute façon, il s’agit d’un puits sans fond ; on peut toujours assimiler une petite nouveauté à l’entraînement ou un « aspect » à appréhender d’une façon différente. Et puis, les adversaires proposent quelque chose de différent au fil du temps. Donc, il faut s’adapter encore et encore, tout en s’appuyant sur son expérience et sur son vécu.

-        Comment fait-on pour qu’il puisse conserver la même faim au quotidien après tant d’années d’efforts ? Il s’agit plutôt d’un travail « mental » désormais ? En 2017, vous expliquiez : « Teddy, c’est une Formule 1, il faut en prendre soin et le ménager pour tenir la distance »

Sincèrement, il ne s’agit pas vraiment d’un travail très difficile à réaliser. Parce que, Teddy a une telle faim de victoires et de titres, que le travail devient plus facile à ce niveau pour les gens qui l’entourent. Pour être franc, j’étais encore avec lui hier – on a fait une petite séance de sport co -, malgré qu’on soit dans une période de repos en ce moment. Et même là, dans des petits jeux à 2 contre 2, sans être au meilleur de sa forme, il n’avait pas envie de lâcher ! À aucun moment. Moi, je suis quelqu’un d’assez sportif, mais j’étais complètement rincé ! Lui, il en avait encore sous le coude. Ça m’a vraiment impressionné, en pleine période de fêtes, en plus. C’est de bon augure pour la suite.

-        Après sa victoire aux Jeux de Rio (en 2016), Teddy Riner a dû perdre 25 kilos, blessé au tibia, puis au coude. Comment s’est déroulée cette période ? -Est-ce que l’athlète a l’impression – à l’image d’un acteur pour un rôle, par exemple -, de devenir un autre ? Il y a des personnes qui vivent très mal la modification de leur corps…

Malheureusement, le sport de haut niveau, c’est aussi devoir vivre avec des blessures. Pour Teddy, généralement, ce n’est pas des grosses blessures, mais c’est le moment où la blessure intervient qui peut avoir des conséquences terribles. Parce que cela peut venir modifier la préparation physique et interférer dans la motivation de l’athlète. Après, sur cet aspect, Teddy est très intelligent car il arrive à conserver du recul et savoir comment se gérer. C’est-à-dire, au final, une blessure peut devenir un mal pour un bien parce qu’il va chercher à s’entraîner d’une façon différente pour éviter d’accentuer sa blessure. Ensuite, quand on est blessé – ou dans un état de fatigue assez lourd -, c’est aussi dans ces moments qu’on va chercher à exploiter d’autres ressources. Et l’aspect mental prend le relai.

-        Finalement, vous devez en permanence adapter votre coaching à son état physique ? Est-ce que cela induit une réflexion particulière ?

Oui, bien sûr. Je le dis souvent, mais Teddy c’est vraiment une Formule 1. Si quelque chose coince un peu, la machine peut vite se dérégler. Donc, il faut faire très attention à ce qu’on lui propose.

-        Avant le début des Jeux de Rio, justement, vous expliquiez au sujet de la préparation d’avant-compétition : « Il a une semaine à tuer, et là c’est très important, car parfois c’est là que tout se joue ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que se passe-t-il durant cette semaine ?

Les Jeux, c’est très particulier au niveau de la préparation mentale. Un peu moins pour la catégorie des lourds (+100kgs, nda) aujourd’hui, mais, il reste quand même une semaine à tuer avant le début de la compétition. Et ça, je l’ai déjà vécu en tant qu’athlète, je peux vous assurer qu’on peut vraiment perdre le fil durant cette période. Il y a comme un effet « compte à rebours ». Il faut être bon le « jour J », et pendant cette semaine, il faut savoir bien s’occuper sans trop ruminer sur l’échéance qui arrive. Il faut bien « timer » les choses.

-        Il a besoin d’un aspect « routine » ? Dans un autre registre, Lewis Hamilton a besoin de cet aspect avant les courses, par exemple

Oui, clairement. Ça, il en a besoin, comme beaucoup d’autres grands champions. C’est comme un « guide », quelque chose qui « rassure ». Et puis, apparemment, ça marche ! Nadal, aussi, d’ailleurs, a ses petites mimiques avant le début d’une rencontre. Et, le résultat est là.

-        En 2017, vous expliquiez : « Quand je vois qu’il ne respecte pas le schéma tactique, je me fâche (rires). L’expression de mon visage change et il comprend tout de suite. Parfois, l’adversaire ne réagit pas toujours comme on voudrait, il faut alors changer de tactique ; s’il est en difficulté, il me regarde pendant la phase de « maté » (arrêt du combat). Le coaching en judo, ce sont des cris et aussi beaucoup d’informations par les gestes… Mais, attention, on ne téléguide pas les judokas, ce ne sont pas des pantins ». Est-ce que parfois, il vous arrive de vous retenir, ou même de vous contenir ?

(Il sourit) Oui… et puis, il y a un aspect qui a changé aujourd’hui, c’est que l’entraîneur n’a plus le droit de parler à son athlète durant le combat, il faut donc attendre la phase de « maté » (arrêt du combat, nda). Après, encore une fois, Teddy a évolué tactiquement au fil de ces dernières années. Heureusement quelque part, parce que c’est difficile de ne plus pouvoir parler pendant le combat. Il faut être très court et très précis quand on a le temps pour s’exprimer. Mais, ce qui me fâche le plus, c’est quand il ne se soucie pas de prendre des pénalités ! Là, oui, je me fâche…

-        En 2013, Stéphane Frémont : « Teddy dégage une telle puissance aujourd’hui que les garçons ne montent plus pour le battre mais pour ne pas se faire exploser ». Est-ce qu’on peut considérer qu’il possède un avantage mental désormais vis-à-vis de ses concurrents ?

C’est une vérité, clairement. Après, il y a une nouvelle génération de poids lourds aujourd’hui qui est très, très ambitieuse. Et parfois, on ne sait pas si leur ambition est de devenir champion olympique, ou simplement de battre Teddy – ou « l’homme à abattre », d’une certaine façon. Pour nous, cela peut devenir un vrai piège parce qu’ils peuvent faire des combats qui sortent complètement d’un combat « classique », et qui deviennent beaucoup plus tactiques. Teddy doit faire très attention à cet aspect. Après, il a l’expérience pour lutter contre ça.

-        Toujours en 2013, Teddy Riner déclarait : « Je veux m’imposer, prendre du plaisir et marquer l’histoire de mon sport. On me dit que c’est déjà fait, mais je tiens à ce que celui qui battra un jour mes records ait beaucoup, beaucoup de mal. ». Pour ce « type » d’athlètes, l’orgueil peut devenir une force ? Selon son biographe (Philippe Auclair), Thierry Henry tenait absolument à réaliser la même opération…

Bien sûr, mais moi je parle d’exigence avant tout. L’orgueil, ça s’intègre à l’exigence : parce que l’athlète ne va pas supporter la défaite et se donnera au maximum pour l’éviter. Et puis, surtout, Teddy a « ça » en lui, vraiment. Ce n’est pas « juste » une question de gagner au judo. Ç’est une question de philosophie de vie.

-        En 2016, vous déclariez au sujet du dopage : « Les Russes participeront, on connait cette équipe, ils ont fait de très beaux résultats à Londres en 2012, les meilleurs depuis toujours… C’est comme ça, il faudra faire avec, et de toute façon, dopés, pas dopés, il faudra les battre ». Au regard du niveau où évolue votre athlète désormais, il s’agit surtout avant tout d’un combat « Teddy contre Riner »

Ça, je le répète depuis des années, oui. Son pire adversaire, ça restera toujours lui-même. Le jour où il commencera à avoir un manque de motivation – ou pire encore, une perte de plaisir -, là ça pourra devenir dangereux. Mais, aujourd’hui, un Teddy en pleine possession de ses moyens, il reste son seul adversaire.

-        Au-delà de son physique, l’atout premier de Teddy Riner demeure son ambition et sa force mentale. Est-ce des éléments que vous travaillez de façon spécifique avec lui ? Comment se passe justement votre collaboration avec Meriem Salmi, psychologue du sport qui suit Teddy Riner depuis de nombreuses années ?

Pour moi, l’aspect mental, cela se travaille dans un premier temps au quotidien à l’entraînement. Que ce soit dans les exercices proposés, ou dans la répétition des gammes. Après, effectivement, il a quelqu’un donc (Meriem Salmi) qui le suit depuis des années sur cette partie de façon spécifique.

-        Cela ne vous gêne pas ? Certains entraîneurs pourraient estimer qu’il s’agit d’une « interférence » avec leur fonction

Absolument pas. Déjà, parce qu’il s’agit d’un sport de combat, donc j’estime que cet apport est nécessaire. Ensuite, ce n’est pas mon métier. Bien sûr, j’inclus un aspect mental dans les exercices au quotidien. Mais préparateur mental ou psychologue du sport, c’est un vrai métier à part entière.

-        En 2010, Nicolas Kanning, triple champion d’Allemagne, qui a pris sa retraite à 25 ans et suivi sa femme judokate à Paris, devient sparring-partner de Teddy Riner, une position qu’il occupe encore aujourd’hui. Quelle place a-t-il dans votre entraînement aux côtés de Teddy ?

Une grande place, parce qu’il s’agit de quelqu’un de très professionnel et de très appliqué. Quand Teddy est sur le tapis, on essaie toujours de l’avoir et quelque part, on peut aussi dire que les médailles de Teddy sont les siennes.

-        Au niveau psychologique, quel regard portez-vous sur les défaites de 2008 et de 2010, quels impacts ont-elles eu sur vous, et sur Teddy ?

En 2008, il s’agit des Jeux Olympiques de Pékin. C’est vrai que ça reste un grand regret, mais quelque part, Teddy était encore jeune à cette époque. Et, pour moi, cette défaite représente un mal pour un bien. Ça lui a servi par la suite. Peut-être d’ailleurs que, s’il n’y avait pas eu cette défaite, la suite ne se serait pas déroulée de la même façon. Après, les médias avaient surtout un peu « grossi » le « truc ». Mine de rien, on parle quand même d’une médaille de bronze aux Jeux Olympiques. À mes yeux, l’avenir a démontré que cela a eu un apport bénéfique.

-        Sur l’aspect mental, toujours, vous avez déclaré : « On voit la différence en compétition, notamment lorsque la préparation a débuté, on sent vraiment la différence ». Concrètement, comment cela se caractérise ?

Avec moi, il est toujours le même. Après, on a une telle connaissance de l’un envers l’autre, que j’arrive à déceler rapidement si quelque chose ne va pas de son côté. En fonction de la compétition, je m’adapte à ses besoins. Puis, surtout, l’idée c’est qu’il arrive à chaque compétition dans les meilleures dispositions mentales, donc, en amont, il faut surtout prévoir toutes les petites interférences qui pourraient venir contrarier sa préparation.

-        Et, cette préparation diffère d’une compétition à l’autre ?

Complètement. Les Jeux, c’est tous les 4 ans. C’est donc la compétition « phare ». On l’attend pendant un long moment, on se prépare pour ça, on vit pour ça même quelque part. C’est vraiment très particulier. J’ai clairement vu une différence entre les championnats du monde et les Jeux.

-        Comment s’est passé le choix de faire l’impasse sur une compétition comme les Mondiaux de 2019 ? On se dit que, de toute façon, on en a déjà gagné 10 ?

Disons que c’était plutôt un choix nécessaire. Ensemble, on s’est beaucoup posé la question : est-ce qu’il vaut mieux être champion du monde une 11e fois ? Mais à la fois, prendre le risque d’avoir donné beaucoup d’informations à ses concurrents en vue des prochains Jeux ? Sincèrement, ce n’était pas une question aisée. Quelle était la meilleure alternative ? En fin de compte, je me suis dit qu’il n’y avait pas un intérêt – à part celui de pouvoir s’exposer auprès de nos fans et du public -, de participer à un nouveau championnat du monde si cela pouvait avoir un impact négatif sur les prochains Jeux. Il faut aussi conserver une forme de fraîcheur mentale et physique. Ça reste dérangeant pour le grand public qui aimerait voir Teddy une nouvelle fois dans une grande compétition. Mais si on gagne en 2020, ça sera vite oublié.

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-        Est-ce que le rêve de Paris 2024 peut nuire à l’objectif de Tokyo 2020 ?

Je ne pense pas, sincèrement. Teddy ne se projette pas autant sur sa carrière, et puis il y a tellement de paramètres à prendre en compte qui peuvent encore évoluer d’ici-là. Après, on est dans l’esprit de participer une 4e fois aux Jeux Olympiques, ça, c’est sûr.

-        Sur cet objectif, justement, vous expliquiez : « Il a un peu peur de s’essouffler en s’élançant trop tôt vers cet objectif ». Le plus dur finalement, c’est de ne pas y penser trop souvent et trop constamment ? De ne pas rendre plus important l’objectif qu’il ne l’est déjà, finalement…

C’est vrai, bien sûr. Et c’est encore une question que je me pose tous les jours. Est-ce qu’on ne rajoute pas trop de pression autour de l’évènement ? Ou, autour de nos objectifs communs ? La seule chose qu’il faut conserver en tête, c’est qu’il faut être prêt le jour J parce que tout se joue sur un jour. Toutes ces séances d’entraînements, ces longs moments ensemble, se résument à une journée.

-        Quand on lui demande : « Si vous ne deviez conserver qu’une seule image de ces Jeux Olympiques (de Rio), laquelle serait-elle ? » ; Teddy Riner répond : « Je pense que ça serait (de voir) la délégation française, lorsqu’on est dans le tunnel prêt à rentrer dans le Stade Olympique. (…) J’ai trouvé ça tellement fort, on était tous unis, on avait chanté tous ensemble la Marseillaise (…) Tous ensemble, avant d’aller faire cette moisson de médailles… ». Depuis l’extérieur, on parle souvent d’une « émulation » qui peut entraîner les athlètes, c’est quelque chose que vous ressentez depuis l’intérieur ?

Ah ça, oui… complètement même. C’est le pays qui est représenté, un pays qui gagne et qui porte des valeurs de victoires à travers des médailles, cela a un impact énorme sur un groupe d’une même nation. L’effet psychologique est considérable, je compare cela à un « effet » rouleau-compresseur. Mais à l’inverse, s’il s’agit de défaites, cet « effet » peut aussi exister dans le sens inverse. Chez nous, il y a eu Émilie Andéol (dans la catégorie des +78kg, nda) qui avait le potentiel pour être médaillable, mais de là à devenir championne olympique… ce n’était pas gagné ! C’est une sacrée performance de sa part. Et je pense qu’effectivement – dans ces circonstances -, l’effet d’émulation entre les athlètes peut jouer.

-        On parle souvent du blues « post-olympiques » (pour les athlètes), ou encore à l’image de l’expérience d’Adil Rami à l’issue de la Coupe du monde (2018) dans le football par exemple. C’est quelque chose qui existe vraiment ?

Chez les jeunes, je pense que c’est plus rare parce qu’ils savent qu’ils peuvent encore participer à une, voire deux olympiades au cours de leur carrière. Et puis surtout, il y a toute l’excitation autour de la compétition. Par contre, pour les athlètes qui sont en fin de carrière, ça peut être plus compliqué à gérer parce qu’il a fallu se préparer pendant 4 ans pour une échéance ; et, finalement, tout s’arrête d’un coup à l’issue de la compétition. Si en plus on avait l’objectif d’une médaille – et qu’on la manque –, ça peut vraiment devenir compliqué. Le flou derrière aussi, de ne pas savoir ce qu’on va faire après sa carrière. Ce n’est pas rien. Et c’est une période assez délicate à gérer pour certains athlètes. Même s’il faut réfléchir à ces aspects en amont, il faut également que la Fédération du sport en question se positionne pour accompagner ses athlètes dans leur reconversion professionnelle.

-        Un jour avant l’acquisition de son titre de champion d’Europe (en 2013, à Budapest), Teddy Riner déclarait : « Lorsque je monte sur le tapis, j’ai envie de bouffer mes adversaires ». Et, vous avez envie de quoi lorsqu’il monte sur le tapis ?

(Il éclate de rire) Qu’il les bouffe !

-        Et quand votre athlète déclare : « Si Franck avait arrêté après Rio, j’aurais arrêté aussi », cela vous fait quelque chose de spécial ?

Bien sûr, à mes yeux cela compte même plus qu’un titre. Pour la petite anecdote, il y a 2-3 jours il me dit : « Franck, je ne sais pas quoi t’offrir pour Noël ! » ; et moi, je lui ai répondu : « Ton plus beau cadeau, ça sera la 3e médaille olympique que tu vas m’offrir ! ». Quand on entraîne un athlète comme Teddy, on n’a pas besoin de cadeau.

-        C’est comme une relation avec une femme de toute façon, il ne veut pas vous tromper…

(Rires) On peut le voir comme ça ! Et puis surtout, il est très reconnaissant. Pour être franc, je me suis toujours mis une sorte de carapace en n’attendant rien de « spécial » de la part de mes athlètes. Mais là, il est tellement reconnaissant et sincère…

-        Dernière question : en 2017, à la suite de son 10ème titre mondial, Teddy Riner expliquait : « Je suis très content de marquer un peu l’histoire de mon sport, – même si je l’avais déjà fait avant. Mais la dixième (médaille d’or), c’est quelque chose de symbolique, c’est les dix doigts, les deux mains, c’est rejoindre aussi au panthéon Rafael Nadal ou le Real Madrid, les grands noms du sport ». Est-ce que, en conséquence, vous avez la sensation d’être l’équivalent de Zinedine Zidane ou de Toni Nadal ?

C’est difficile à dire… vous savez, le judo : ce n’est pas un sport professionnel – ce n’est pas un sport collectif -, ce n’est pas un sport très médiatique non plus. Donc, quelque part, c’est normal si je n’ai pas la même reconnaissance que ce genre d’entraîneurs. Ce qui compte de toute façon, c’est l’accompagnement que j’ai eu avec mes athlètes et ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir mes athlètes qui montent sur un podium avec La Marseillaise derrière. Croyez-moi, c’est le plus beau cadeau du monde. Même si, à l’inverse, quand il n’y a pas la médaille au bout, cela peut être très destructeur.

Philippe Rodier

Les plus grands managers du sport se confient, aux éditions Amphora

FRANCK CHAMBILY : « On n’a pas besoin de cadeau quand on entraîne un athlète comme Teddy Riner »

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