Je suis pas spécialement beau, mais je suis un grand boxeur — Bebel

Culture Boxe

carpentier

La France a un problème avec la mémoire de ses grands boxeurs. Carpentier ? Aux oubliettes. Cerdan ? Coincé dans les pages people à cause de son idylle (très surcotée) avec Edith. Le Grand Georges a pourtant incarné la France de la Belle Epoque. Tout à tour « Vengeur de Waterloo » puis champion de la Vieille Europe… C’est peu dire que ses combats ont débordé des cordes du ring. Oui, mais voilà, dans notre beau pays, le sport lutte toujours pour être considéré comme un fait culturel digne de ce nom. « Un historien qui s’intéresse au sport, c’est un prof de gym amélioré », déplore Stéphane Hadjeras, auteur d’une biographie monumentale sur Carpentier. 100 ans après le match du siècle contre Jack Dempsey, ça méritait bien une discussion fleuve. 

CultureBoxe : Au début du bouquin, on est dans le vestiaire de Carpentier et on apprend qu’une femme dans le public ne porte pas de culotte. Comment as-tu procédé pour arriver à un tel niveau de détail ?

Stéphane Hadjeras : C’est Georges Carpentier qui le raconte dans son autobiographie de 1954. Apparemment, c’est une anecdote qui l’a marqué. Il est dans les vestiaires, couché, il essaye de se concentrer mais comme les estrades sont en bois parce que l’arène a été édifiée à la va-vite juste pour ce match, toute son équipe a une vue imprenable sur l’intimité de cette jeune fille. Et ça les fait bien marrer.

Plus sérieusement, j’ai travaillé sur les archives du musée national du sport (des documents iconographiques et des lettres de fans, de Georges Carpentier et de sa femme). C’est très précieux pour l’historien car on a très peu de lettres d’admirateurs aussi anciennes. Ensuite, il y a les archives du ministère des affaires étrangères. Je savais que le match Dempsey-Carpentier avait eu une résonance internationale et j’étais curieux de savoir si les affaires étrangères en avaient parlé. Et effectivement je suis tombé sur une lettre de l’ambassadeur de France à Washington qui écrit au président du Conseil pour lui rendre compte de l’ampleur de l’évènement Dempsey-Carpentier aux États-Unis. J’ai aussi travaillé sur les archives départementales du Pas-de-Calais : ils ont son carnet militaire donc ça m’a permis de retranscrire fidèlement ses faits de guerre : Première Guerre mondiale et début de Seconde Guerre mondiale. Enfin, j’ai pu consulter les rapports d’enquête de la Fédération Française de Boxe suite au combat contre Battling Siki. Et les archives de la ville de Lens, sa ville de naissance.

J’ai aussi rencontré le petit-fils de Carpentier, Philippe Sudreau. Ça m’a permis de rentrer dans l’intimité de Carpentier qui ne se dévoilait que très peu. Philippe Sudreau l’a connu jusqu’à ses 25 ans : son grand-père ne lui parlait que très peu de la boxe. Il l’emmenait voir du rugby mais jamais un match de boxe. Pourtant, Carpentier jusqu’à la fin de sa vie, en 1975, va régulièrement voir des combats.

Il commence très tôt sa carrière. En française puis surtout en anglaise, il boxe contre des hommes formés, plus lourds et plus grands que lui, avec des gants de 4 onces, en tenant des cadences infernales… Est-ce que rétrospectivement, on n’a pas couru le risque de « cramer » Carpentier ?

C’est vrai qu’il a commencé la boxe professionnelle très jeune, à 14 ans. J’ai essayé d’établir des comparaisons avec des boxeurs de la même époque et de fait ils commencent très jeunes mais jamais à 14 ans. Ils commencent plutôt vers 17-18 ans. Carpentier a un corps d’enfant, il ne pèse que 43 kilos et on l’envoie un peu au casse-pipe puisque son premier match, c’est quand même un 20 rounds de 3 minutes ! C’est difficile à expliquer, presque une énigme. Après, il faut voir si cette trajectoire lui a été profitable ou préjudiciable. Sans doute un peu des deux. Profitable pour la technique, parce que Carpentier, à la manière d’un joueur d’échec ou d’un musicien qui commence très tôt, a développé certaines qualités techniques qui lui ont servi. En gros, il a grandi en boxant. Pour la musique, les langues, plus tu commences tôt, plus tu auras des facilités, beaucoup plus que quelqu’un qui a commencé entre 20 et 30 ans. Pour le sport, et en particulier la boxe, qui est un sport de réflexes, c’est la même chose.

Cela dit, ça lui a aussi été préjudiciable parce qu’à mon sens ça a entravé son développement physique. Son grand problème c’est qu’il était trop lourd pour être un poids moyen et trop léger pour être un mi-lourd voire un lourd. Donc il était dans une catégorie un peu bâtarde qui n’existait pas à l’époque : les super-moyens. Aujourd’hui en super-moyens, il aurait excellé. Mais à l’époque il fallait qu’il aille chercher des adversaires plus lourds : les mi-lourds c’était faisable mais il n’y avait pas le prestige. Donc il a tenté chez les lourds. Il n’a surtout pas voulu redescendre en moyen parce que les régimes lui faisaient trop de mal. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir commencé la boxe trop tôt a entravé sa progression physique : un entraînement aussi sévère chez un adolescent, ça laisse forcément des séquelles dans le développement musculaire et la croissance.

Est-ce que tu considères son manager, François Descamps, comme un boucher ?

Quand Carpentier a 14 ans, Descamps en a 35 ans. On ne peut pas nier que c’est un adulte qui envoie un gamin affronter d’autres adultes. Cela dit, c’est une autre époque donc le rapport à la violence est différent. À la Belle Epoque, on pense que la violence participe de la construction virile des adolescents, que c’est formateur. C’est pour ça que le public ne s’en offusque pas plus que ça. C’est une période où l’on tolère que les jeunes se battent, prennent des raclées parce que c’est comme ça qu’on arrive à construire un homme.

Après, je pense que Descamps a vraiment cru aux chances de Carpentier. Et ça c’est tout à son honneur. S’il avait voulu utiliser un faire-valoir pour gagner de l’argent, il n’aurait pas choisi un petit gamin de 43 kilos pour affronter des adultes. Il serait allé chercher quelqu’un de plus lourd, d’apparence plus costaud et il aurait empoché à chaque fois 30% du montant de sa bourse. Je crois qu’il a eu une espèce de flair, d’instinct, presque un coup de génie.

Comment expliquer qu’il s’en soit sorti indemne ? Le sens de l’esquive ?

C’est sans doute un boxeur qui a pris moins de coups que les autres, même si on a du mal à le croire parce que quand tu as une cinquantaine de combats pro à 18 ans, et soixante-dix à 20 ans, forcément tu as pris des coups.

Maintenant, les boxeurs de la Belle Epoque portaient des gants de 4 onces : un coup et c’était le KO assuré. Ces boxeurs avaient développé un sens de l’esquive plus aiguisé que les boxeurs d’aujourd’hui. Donc, ils ont peut-être moins pris de coups. Le problème de la boxe aujourd’hui, c’est qu’avant de tomber KO, il faut être martelé de coups et c’est peut-être ça qui est mauvais pour le cerveau. À l’époque, c’était un coup et le KO. Carpentier n’a pas été souvent KO dans sa carrière donc on peut en déduire qu’il a pris très peu de coups. D’ailleurs son visage n’est pas aussi marqué que ça. Pour un mec qui a fait plus de 100 combats… même s’il a fait un peu de chirurgie esthétique après sa carrière : il s’est fait refaire le nez à Hollywood.

Ça n’empêche qu’après certains combats, il le dit lui-même, il était méconnaissable : la boxe, ça reste la boxe, notamment quand tu fais des 15 ou 20 rounds. Et puis il n’a pas toujours été bon : je pense que son sens de l’esquive, il l’a développé progressivement. Au début, il a dû accepter de prendre des coups.

En lisant ton livre, on apprend que Carpentier s’est un peu fait lui-même, en observant d’autres boxeurs. Comment s’est-il formé ?

Il est peut-être un peu vantard à la fin de sa vie quand il dit qu’il s’est fait tout seul. D’ailleurs, il y a une contradiction entre ses premières et dernières autobiographies. Dans les premières, il dit clairement qu’il analyse les autres boxeurs. Et il observe surtout les boxeurs américains qui sont arrivés en France à la Belle Époque. Ils ont apporté une nouvelle méthode qui leur permet de dominer la boxe dès la fin du XIXe siècle. C’est la méthode américaine qui ressemble un peu à la boxe d’aujourd’hui : une boxe surtout sur les jambes, faite de pivots, de rotations, un peu comme celle de Lomachenko. C’est une boxe axée essentiellement sur les mouvements de jambes alors que les Anglais, qui dominaient la boxe jusqu’alors, boxaient en ligne, un peu à la manière des escrimeurs : ils étaient face à face et utilisaient très peu leurs jambes dans des pivots et rotations. Carpentier va s’inspirer de cette méthode américaine notamment pour l’in-fighting, c’est-à-dire pour rentrer au corps en utilisant les déplacements des jambes. Je crois qu’il a beaucoup appris en boxant les Américains et en les copiant, comme beaucoup de boxeurs de sa génération. Mais il était sans doute plus doué et plus travailleur. C’est ce qui explique son succès.

J’ai aussi lu que les Anglais sont allés jusqu’à prétendre que Carpentier était des leurs…

Comme Carpentier bat de manière répétée et indiscutable tous les boxeurs anglais qu’on lui oppose, les Anglais commencent à se dire que leurs boxeurs ont oublié la bonne vieille méthode anglaise, ils ne savent plus boxer, et que c’est ce Froggy qui est le meilleur représentant de leur école. D’une certaine manière, ils vont essayer de se l’accaparer. Il y a des Anglais qui disent clairement que Carpentier n’est pas Français, que pour boxer aussi bien, il a forcément du sang anglais !

C’est une relation qui évolue : au départ Carpentier suscite l’étonnement en Angleterre. Cet étonnement devient vite de la répulsion, voire de la haine quand il commence à battre les meilleurs anglais. Puis, lors de son deuxième triomphe contre Bombardier Wells, fin 1913, les Anglais basculent dans la fascination et Carpentier devient extrêmement célèbre en Angleterre.

J’ai l’impression que dans la carrière de Carpentier, il y a plusieurs périodes où il est fatigué de la boxe, il a envie de découvrir d’autres choses, il a besoin de couper. Et en même temps, je crois qu’il reconnaissait une certaine noblesse à la boxe. Qu’est-ce que tu peux nous dire sur son rapport à la boxe ?

Il y a deux Carpentier. Jusqu’en 1914, Carpentier est passionné par la boxe, c’est son métier, il travaille, il ne se pose pas de questions, il est acharné, il a envie de percer, de réussir. Il croit vraiment à la boxe. Et ça explique sa réussite parce que tout bon boxeur est d’abord quelqu’un qui travaille énormément. Ensuite, il y a la guerre. Ça va laisser des séquelles : cinq ans d’une guerre horrible où il va vivre l’enfer de Verdun. Carpentier est traumatisé : en survolant Verdun, il assiste à une véritable boucherie humaine qui provoque en lui une profonde dépression. Quand il revient à la boxe, en 1919, il y croit encore, il espère revenir au plus haut niveau mais il y a les séquelles de la Première Guerre mondiale. Et puis, il a besoin d’argent : même s’il en a gagné énormément jusqu’en 1914, ses économies ont fondu comme neige au soleil pendant la guerre parce qu’il a aidé sa famille, il a acheté une maison à ses parents et les a mis à l’abri. A la fin de la guerre, il est donc obligé de reboxer. Il aurait pu faire une carrière d’aviateur mais l’appât du gain et l’amour de la boxe le poussent à remonter sur le ring. Après, il est moins motivé par l’entraînement… Il fait moins de combats. Il va quand même devenir champion du monde. Et son désintérêt pour la boxe, arrive surtout après Dempsey. Il a des envies de retraite. Il a l’impression d’être arrivé au bout de son parcours. Il est arrivé au sommet, il a perdu contre Dempsey, il est riche. Il a envie de vivre tranquillement et de ne pas s’astreindre à une discipline de moine.

À propos de sa coupure pendant la Première Guerre mondiale : tu considères que, comme Ali et Cerdan, c’est un boxeur à qui on a volé ses meilleures années ?

Oui, clairement, je le montre dans mon livre. Jusque-là, on a pensé que le combat contre Dempsey était l’apothéose de Carpentier. Or c’est plutôt le chant du cygne : on ne peut pas revenir à son meilleur niveau après cinq ans d’interruption. C’est impossible. En 1914, Carpentier est une machine à boxer, il est au sommet de son art. Pendant cinq ans, il ne va ni boxer, ni s’entraîner… Comment voulez-vous qu’il revienne à son niveau après toutes ces années, qui plus est en s’entraînant et en boxant moins ? La guerre lui a volé ses meilleures années un peu comme Ali quand il a été privé de sa licence en 1967 ou Tyson quand il fait trois ans de prison entre 1992 et 1995. Il ne reviendra jamais à son niveau d’antan.

Tu dis que Carpentier a été la première grande star du sport français. On se souvient du peuple de Paris attendant le résultat de son combat contre Dempsey, de ses retours triomphants d’Angleterre… On l’a appelé le vengeur de Waterloo, il a incarné les tensions entre la Vieille Europe et Nouveau Monde… Ses combats débordent des cordes du ring, n’est-ce pas ?

Tout à fait, Carpentier, c’est d’abord celui qui bat l’Anglais. Ça se passe avant 1914, à une époque où l’ennemi héréditaire c’est encore l’Anglais. Il y a des tensions énormes avec l’Angleterre qui datent de l’époque médiévale. Et il y a une forme de complexe des journalistes sportifs face à la virilité anglo-saxonne. Or, Carpentier est le premier sportif français à triompher de manière répétée et indiscutable des Anglais et en plus dans un sport qui est roi en Angleterre.

D’autres facteurs expliquent l’héroïsation de Carpentier : le contraste entre sa belle gueule et ce qu’il est capable d’accomplir sur le ring. Il est très bon mais il n’a pas la tête du boxeur : c’est fascinant. Et enfin, il ne terrasse pas seulement des boxeurs mais aussi des géants. Il affronte souvent des mecs plus lourds que lui, plus grand et il les bat. C’est David contre Goliath.

Contrairement aux carrières ultra protégées d’aujourd’hui, est-ce que tu considères que Carpentier est un boxeur qui tire les leçons de ses défaites, qui grandit dans la défaite ?

L’époque veut qu’on accepte la défaite. Au temps de Carpentier, un palmarès de boxeur sans défaite, ça n’existe pas. Aujourd’hui, les boxeurs veulent absolument un palmarès impeccable donc ils choisissent leurs adversaires. C’est quelque chose qui ne se fait pas à l’époque car on combat beaucoup trop fréquemment : en début de carrière, Carpentier boxe presque toutes les semaines donc forcément il ne choisit pas ses adversaires.

Il va apprendre de ses défaites. Si on perd, c’est parce qu’on a des lacunes et ces lacunes on va essayer de les combler. Ça va le faire grandir et devenir meilleur. Et puis le public est moins regardant sur la défaite. Un boxeur qui perd c’est normal. On ne peut pas toujours gagner. Un peu comme en tennis ou en football aujourd’hui : si Nadal ou le Real Madrid perdent un match, c’est pas un drame. D’autant plus qu’en France, on a un peu cette culture de la défaite. On aime les champions qui perdent avec les honneurs. L’histoire de France regorge de ces défaites triomphales : François Ier qui perd mais reste un roi glorieux. Dans le cyclisme, c’est Poulidor, l’éternel second qui reste un héros français. Carpentier n’est pas Poulidor mais on accepte ses défaites parce qu’il s’est battu avec honneur.

En parlant de défaite, celle-ci n’est pas jolie-jolie : un mot sur l’épisode Battling Siki ?

J’ai essayé de faire un travail d’historien en étant le plus neutre possible et en creusant bien les archives, en essayant de démêler le vrai du faux.

En 1922, Carpentier a moins envie de boxer. Il fait du cinéma. Il est à Londres, il est fêté par les aristocrates. Il fait la noce. On ne l’a pas vu boxer à Paris depuis 1919. Donc on le réclame. On commence même à le critiquer, à dire qu’il préfère faire le beau à Londres plutôt que de revenir vers son premier public, le public parisien, qui l’a célébré quand il n’était rien. Descamps le sait et il veut organiser un combat. Au départ, ça doit se faire contre Marcel Nilles, qui est champion de France des poids lourds. De son côté, Battling Siki commence à se tracer un beau parcours dans le monde de la boxe : il bat les meilleurs et fait une tournée européenne où il affronte les champions européens des moyens et des lourds. En juin 1922 il bat Nilles et prend sa place comme challenger de Carpentier.

Carpentier connaît la boxe. Il sait que Siki est bon, voire très bon. Il accepte malgré tout de le rencontrer pour l’inauguration du stade Buffalo en septembre 1922. Il demande à Victor Breyer, le journaliste et ami de L’Echo des Sports, co-organisateur de ce match, quinze jours de délai pour pouvoir s’entraîner sérieusement. Il sait qu’il va être à court de souffle et que Battling Siki n’est pas le premier venu. Il n’évoque pas la défaite. Pour lui c’est impensable de perdre devant Siki. Il sait qu’il est meilleur boxeur. Sauf que la boxe est un sport impitoyable : on est meilleur quand on s’entraîne. C’est comme le match entre Tyson et Douglas. Personne ne dira que Douglas est meilleur que Tyson mais Douglas a été meilleur que Tyson à un instant T. Comme Siki devant Carpentier.

C’est un match qui a été entaché de tricherie. Carpentier reprend l’entraînement puis très vite Descamps – on ne sait pas trop pourquoi, peut-être qu’il sent que Carpentier n’est pas très motivé – va négocier avec Hellers, le manager de Siki, un match truqué. Carpentier est ravi : ça lui permet d’arrêter de s’entraîner. Siki, lui, s’entraîne depuis un peu plus longtemps et puis il boxe régulièrement donc il est affûté. En gros les deux camps se sont mis d’accord pour que le match dure au moins quatre rounds, parce qu’il y a le cinématographe qui filme et il faut qu’il en ait pour son argent, avant que Siki ne se couche.

Le 24 septembre 1922, 50 000 spectateurs sont là pour assister au retour de Carpentier. Ceux qui croient à la victoire de Siki se comptent sur les doigts de la main. Le but, c’est donc de faire une exhibition mais Siki ne joue pas le jeu : il ne donne pas de coups. Je pense que Carpentier a eu peur d’être démasqué. Il panique et dès le premier round il commence à frapper fort. Siki, à la deuxième reprise, lui demande de se calmer. Carpentier, toujours dans cette panique d’être démasqué, se dit ‘je le mets KO je m’en fous du contrat’. Or Siki est quand même un bon boxeur, un puncheur, et il n’est pas du genre à se laisser amocher sans répliquer. Il frappe à son tour et Carpentier est surpris par un cross à la mâchoire. Il est envoyé à terre, groggy, et il ne récupère pas. Et c’est le carnage qu’on connaît jusqu’à la 6e reprise.

Dans mon livre, je le fais un peu cogiter le soir tout seul dans son lit : il sait qu’il a triché, il ne s’est pas entraîné. Ce qui lui arrive, c’est un peu le retour du bâton.

Carpentier n’a jamais vraiment digéré cette défaite, n’est-ce pas ?

Jamais. Il s’est tu pendant une trentaine d’années. Siki a révélé la tricherie après le combat mais on n’a pas voulu l’entendre. La fédération française a mené une enquête mais ils avaient déjà les conclusions avant même de commencer. Ils savaient qu’ils n’allaient pas incriminer Carpentier, Siki ou leurs managers. Quoi qu’il en soit, il a fallu attendre trente ans, 1954, pour que Carpentier révèle l’affaire. Et quand il le fait, il se donne le beau rôle : celui du mec qui n’a pas voulu cogner. Il prétend que Siki n’a rien compris et qu’il a tenté de le frapper ce qui l’a obligé à répliquer. Or quand on regarde les images du combat, je pense que c’est plutôt l’inverse. C’est Carpentier qui a peur d’être démasqué et qui frappe un Siki qui joue mal le jeu. C’est un piètre comédien, Siki.

On ne peut pas dire qu’on parle beaucoup de Carpentier aujourd’hui, ta biographie mise à part. Est-ce qu’on a un problème en France avec la mémoire de nos grands boxeurs ?

Clairement. Les historiens se sont intéressés au sport très tardivement. L’histoire du sport, en France, commence à se démocratiser dans les années 1990. Mais ça reste mal perçu. C’est un peu une sous-culture. Un historien qui travaille sur le sport, c’est un peu un prof de gym amélioré. C’est en train de changer. Beaucoup d’historiens ont montré que le sport est un fait culturel de grande importance. L’arrogance de certains historiens français qui pensent que faire de l’histoire c’est uniquement travailler sur Napoléon, la Révolution française ou la Première Guerre mondiale, a fait beaucoup de tort. Les historiens anglo-saxons, eux, travaillent sur le sport depuis beaucoup plus longtemps. En France, non seulement on a mis du temps à travailler sur le sport et encore plus sur le sport le plus historique qu’est la boxe. C’est pourtant le grand sport populaire de la France du début du XXe siècle. C’est le sport qui a fabriqué les premiers héros sportifs, Carpentier notamment, puis Cerdan. C’est le premier sport mondialisé. Dès le début du XIXe siècle des champions anglais traversent l’Atlantique pour affronter des Américains dans un championnat du monde. Ça n’existe dans aucun autre sport. Et pourtant les historiens français, qui se sont intéressés au sport ont délaissé la boxe. Ça a été le parent pauvre de l’histoire du sport. Sans doute à cause de cet énorme cliché sur la boxe : sport violent, sport de voyou, sport de banlieue. Pas étonnant que ce soient les sociologues qui se sont emparés de la boxe. Chez les historiens Anglo-Saxons, en revanche, la boxe est le sport le plus étudié. Il y a une différence énorme dans le traitement culturel du sport  : si tu te balades aux Etats-Unis ou en Angleterre, tu vois souvent des statues de boxeurs. En France, c’est presque impossible de tomber sur la statue d’un sportif, encore moins d’un boxeur. Pourtant, un mec comme Carpentier mérite sa statue. Pareil : les noms de rues, de square, les stations de métro, il n’y a rien ou très peu sur Carpentier. Juste quelques salles de boxe mais c’est le monde de la boxe qui lui rend hommage, pas la société civile. Pourtant c’est sûrement le sportif le plus populaire du XXe siècle en France. Il y a certes Cerdan qui vient derrière. Sur le ring, il est aussi fort que Carpentier, voire peut-être meilleur, mais il n’a pas la même aura : Carpentier, c’est le sportif qui dîne avec les écrivains, les hommes politiques, les rois. Sauf que Cerdan va acquérir une sorte d’immortalité en mourant en pleine gloire.

Merci pour cette passe décisive ! L’après-carrière de Carpentier est un modèle du genre : pas de décadence, pas d’alcool, pas de démence… Est-ce que ce manque de dramaturgie a joué dans le peu de bruit qu’il y a aujourd’hui à son sujet ?

Si Carpentier meurt à son retour du match contre Dempsey ou durant la Seconde Guerre mondiale en accomplissant des actes de résistance, il aurait été autrement héroïsé. Là, c’est un vieil homme qui fait une crise cardiaque dans son lit. La vraie immortalité, celle que les Grecs appelaient kalos thanatos ou la mort glorieuse, suppose de mourir au combat. Cerdan, c’est clairement ça : il part affronter Jake LaMotta pour récupérer son titre de champion du monde avant de mourir dans un accident tragique. Et puis il y a cette idylle avec Edith Piaf. C’est le héros par excellence. Carpentier est peut-être un peu oublié de la mémoire nationale parce qu’il meurt dans l’anonymat.

Autre chose qui participe de son oubli relatif : à partir des années 1970, après Bouttier, on a une désaffection progressive du public pour la boxe. La boxe devient un sport moins populaire, qui suscite moins d’engouement. Carpentier meurt à ce moment-là et ça n’arrange pas les choses. Les nouvelles générations ne connaissent pas Carpentier.

Si vous êtes jeune et que vous voulez y remédier, si vous êtes vieux et que vous voulez revivre l’incroyable destin de Georges Carpentier, ou tout simplement si vous êtes arrivé jusque-là, je vous invite chaudement à acheter le bouquin en librairie ou sur le site des éditions Nouveau Monde.

NZ

DISCUSSION FLEUVE avec Stéphane Hadjeras, auteur d’une biographie monumentale sur Georges Carpentier

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